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Micro-portrait onomastique : Apollon Argyrotoxos 

En ces temps de pandémie, comment ne pas évoquer le début de l’Iliade ? La querelle entre Agamemnon et Achille est en effet directement liée à l’affront imposé par Agamemnon à Chrysès, le prêtre troyen d’Apollon, venu réclamer sa fille. Offensé par le refus achéen, Chrysès se tourne alors vers le fils de Zeus et Léto pour réclamer vengeance (I, 37-44) : « Entends-moi, Arc-d’Argent, qui protèges Chrysé et Cilla la divine, et sur Ténédos règnes souverain. O Sminthée (Smintheu), si jamais j’ai élevé pour toi un temple qui t’ait plu, si jamais j’ai pour toi brûlé de gras cuisseaux de taureaux et de chèvres, accomplis mon désir : fassent tes traits payer mes pleurs aux Danéens ! ».

Le choix des qualifications est très stratégique : Chrysès mobilise un Apollon régional, celui qui est implanté en Troade, et l’éclatant archer aux dards mortels. Argurotoxos est utilisé ici comme une alternative au nom Apollon, un hétéronyme. De même que Pallas évoque Athéna, Arc-d’Argent renvoie à Apollon qui, gagné par la colère, entre en action et décoche ses flèches cinglantes, « semblable à la nuit », c’est-à-dire à la mort. Mules, chiens, hommes tombent : «  par milliers, sans trêve, les cadavres brûlaient aux bûchers ».

Quatre cents vers plus tard, une fois Chryséis dans les bras de son père, le prêtre d’Apollon se tourne à nouveau ver le dieu et, en utilisant la même invocation, il implore, et obtient, l’interruption du fléau (I, 451-455) : « Entends-moi, Arc d’Argent, qui protèges Chrysè et Cilla la divine, et sur Ténédos règnes souverain ; tu as déjà naguère entendu ma prière, tu m’as rendu hommage, en frappant lourdement l’armée des Achéens : cette fois donc encore, accomplis mon désir : des Danéens écarte le fléau outrageux. » Les Grecs, libérés de l’épidémie, entament un péan en l’honneur du dieu « qui agit de loin » (hekaergos), lequel « se réjouit de les ouïr » (I, 474) et leur « envoie une brise favorable » afin d’encourager leur départ de Troie. C’est le seul moment où Apollon agit en faveur des Grecs.

Image : Lucas Cranach l’Ancien, Apollon et Diane (ca 1530), Musées royaux des Beaux-Arts de Belgique, de Wikimedia Commons.

Apollon, le dieu qui arbore un arc d’argent et se confond en quelque sorte avec lui, porte aussi une chevelure d’or : il est chrusokomas. Plus globalement, Apollon est Phoibos, « Éclatant », « Radiant », autant de manières de dire sa puissance, notamment oraculaire, à travers une parole qui, telle une flèche, touche sa cible, et exprime la volonté incontournable de Zeus. Comme l’a bien montré Philippe Monbrun, d’ailleurs, entre l’arc et la lyre, deux attributs sonores d’Apollon, la parenté est forte. Apollon est donc porteur d’arc et joueur de cithare, le Citharède. Répandre la mort et diffuser la musique ; les pouvoirs du dieu « qui agit d/au loin » sont profondément ambivalents. Ainsi, dans une inscription de Kallipolis, en Chersonèse de Thrace, relative à un oracle préconisant d’établir un culte pour Apollon, le dieu Porteur d’Arc est à la fois celui qui garde les portes de la cité et repousse les fléaux (IGSK 19, 11). Apollon, du reste, est aussi qualifié de « Médecin » (Iatros), lui qui est le père d’Asclépios.

Pour terminer sur une note d’optimisme, n’oublions pas que Dionysos, le dieu du masque par excellence, est aussi celui de la Libération : il est Lusios ou Luseios, le dieu « Qui-délie », le « Libérateur »), celui auquel nulle entrave ne résiste (Hymne homérique à Dionysos I, 12-14). Il a de qui tenir, d’ailleurs : son père, Zeus, est Eleutherios, « Pourvoyeur de Liberté », une appellation forgée après la victoire des Grecs à la bataille de Platées en 479 av. n.è.) qui, grâce à l’aide du souverain des dieux, mit un terme au joug perse.

Corinne Bonnet

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